Info-pauvreté

A l’ancienne notion de fracture numérique, nous pensons à l’AFTLV qu’il faudrait substituer un autre concept, plus large et plus pertinent aujourd’hui, celui d’ « info-pauvreté »

En effet dans une société caractérisée par la surabondance d’informations, le risque n’est pas simplement de ne pas avoir d’accès à ces informations (typiquement la famille pauvre qui n’a pas de ligne fixe de téléphone et n’accède par à Internet de ce fait), non le risque n’est pas tant celui-là (qui pourrait être facilement être comblé avec quelques programmes massifs d’équipement du style « Informatique pour tous »), non le risque est autre, plus profond et plus difficile à traiter : Il s’agit du risque d’info-pauvreté : un incapacité (temporaire ou permanente) à déployer ses compétences et son intelligence dans une société de plus en plus rapide, exigeante et complexe.

Extraits d’«histoire de DIF »

La révolution informationnelle entraîne une individualisation des destins professionnels

Les nouvelles technologies permettent désormais à chacun de faire ses courses tout autour du monde, de travailler depuis chez soi (ou à 10 000 km de son « lieu » de travail), de tenir un blog, d’échanger avec des alter ego tout autour de la terre, d’apprendre seul (université à distance, E-learning, travail collaboratif)…

Toute cette panoplie communicante est plus accessible et moins coûteuse qu’un simple vélomoteur […. ] mais cet appareillage technique, intellectuel et conceptuel entraîne de par sa nature une appropriation très inégalitaire entre les hommes.

Les nouvelles technologies sont certes un levier mais elles favorisent avant tout les héritiers du savoir.

Une part importante de la population (jeunes peu formés, salariés non qualifiés, femmes isolées, seniors…) est abandonnée désormais sans ressource. Sans remise à niveau, sans éducation et réactualisation permanentes, ceux qui ont connu une modeste formation initiale ou qui n’auront pas su ou pu progresser, ceux-là risquent un déclassement durable.[…………]

Les connaissances et le travail aujourd’hui ne sont plus des stocks à répartir, mais bien plutôt des flux à partager. Sans une remise à niveau régulière, les salariés risquent une déconnexion du monde professionnel.

Expliquons nous. Le cerveau d’un habitant des pays riches est désormais soumis à une variété et une surabondance de signaux de tout genre, d’informations de toute nature, de messages innombrables et sans hiérarchie aucune. On estime par exemple qu’un paysan au XVII ème siècle en Angleterre (l’Etude était américaine mais sans doute transposable en France) recevait durant toute sa vie moins d’informations que le lecteur d’un numéro d’un quotidien comme le New York Time. La quantité d’informations disponibles sur Internet (en langue anglaise ce qui nous empêche parfois de prendre conscience du phénomène !) double environ tous les six mois. Le risque désormais pour les être humains est celui d’une indigestion numérique et cognitive (puisque toutes les informations sont numérisées), de ne pouvoir suivre la technique, les idées, les concepts, le flot informationnel, d’être submergé et laissé sans ressources face à des données dont on ne saurait pas (plus) analyser la pertinence et que seule une petite minorité saurait exploiter, interpréter et mettre à son profit.

L’écrivain américain Alvin Töffler écrit dans un de ses ouvrages que « l’analphabète des temps modernes n’est plus celui qui ne sait pas lire ou écrire, c’est celui qui ne sait pas apprendre, désapprendre, réapprendre en permanence ». Dans un pays terrien et stable comme le notre, respectueux des hiérarchies et des positions sociales (la réussite primitive à une grande école censée offrir une assurance professionnelle et sociale pour toute une vie) la compréhension de ce mouvement incessant des idées, des techniques et des marchés, cette instabilité est difficile à appréhender et à reconnaître pour sa propre vie sociale et professionnelle.

Internet a désormais l’immense pouvoir de renverser toutes les hiérarchies (scolaires, professionnelles, technologiques,  sociales et culturelles).
Internet nivelle tout (dans l’entreprise tout le monde a désormais accès à l’information) mais aussi agrandit le fossé entre ceux qui plus que jamais savent exploiter l’information et ceux qui l’absorbent sans moyen de la retraiter, de la filtrer, de lui donner une valeur ajoutée.

Tout cela n’est pas nouveau mais dans l’ancienne société industrielle, avec ses travailleurs intellectuels et ses travailleurs manuels, le challenge était moins important. On pouvait vivre et se développer économiquement sans ordinateur, sans manipuler des concepts abstraits ou comprendre l’anglais.

L’Info-pauvreté n’a guère fait l’objet d’étude en France. Pourtant elle peut toucher tous les milieux sociaux (posséder un ordinateur n’est pas suffisant pour comprendre et se mouvoir dans la société de l’information). Mais nous ne prêtons attention qu’aux conséquences de la pauvreté croyant naïvement que les causes sont toujours les mêmes depuis Zola et Hugo (pourtant en France en 2009 il y a énormément d’école et toujours plus de prisons). Nous restons avec une vision simpliste et mécaniste de l’éducation : Il suffirait d’aligner des moyens ou des heures pour régler les problèmes. Ceux-ci pourtant sont souvent culturels avant d’être économiques.

La pauvreté contemporaine chez certaines personnes vient principalement de leur incapacité (ou de leur incompétences) à comprendre le monde actuel et à s’y adapter. A développer aussi leur réseau social et professionnel.

Un exemple : chez un grand équipementier du Nord de la France (1 500 ouvriers) : les personnels de l’usine ont été placés au chômage technique en novembre et décembre 2008 (et on n’imagine guère que les choses s’arrangeront rapidement). Personne dans cette usine pourtant n’a été capable de mettre en œuvre des formations pour aider les salariés à comprendre ce qui leur arrivait, à leur donner de nouvelles opportunités pour déployer leurs compétences, les accompagner vers de nouveaux métiers. Il y a une déresponsabilisation généralisée et tout le monde s’en remet à l’Etat (ou au Pôle emploi). dès qu’un problème se pose.

L’usine, héritière du taylorisme déclinant, a été incapable de s’adapter :

– La direction n’a pas su (et voulu) déployer des formations durant ces périodes forcées d’inactivité (alors que des budgets étaient disponibles pour cela)

– Les ouvriers, sidérés par la situation économique (inédite depuis 30 ans dans cette usine) n’ont pas souhaité se former, se méfiant d’une formation vécue comme le signal d’une possible future fermeture du site

– Le management et les cadres qui ont fait le choix de la passivité (on laisse passer l’orage en faisant le gros dos) plutôt que la pré-activité, de l’anticipation et du développement des compétences.

Le risque dans notre pays désormais n’est pas tant celui de la pauvreté matérielle avec des scènes de désolation qui reproduiraient 1929 (les soupes populaires ou le cortège des queues devant les banques et boutiques) non, tant que des créanciers prêteront aux pays riches (mais cela ne durera peut être pas éternellement) les grands Etats pourront retarder les échéances et absorber par l’assistance les chocs sociaux et économiques. Le vrai risque est tout autre : celui d’une perte définitive de contact avec le monde tel qu’il est (et devient) celui d’un déni des changements à mettre en œuvre et des remises en question radicales indispensables.

Le découpage simpliste et binaire avec une classe pauvre de salariés exploités et une classe capitaliste de patrons exploiteurs ne tient plus. En faisant ses courses dans le supermarché du coin le consommateur a le pouvoir de créer ou de détruire son emploi et s’il choisit toujours le moins cher il ne pourra que le payer socialement à terme.

On peut se demander si l’opposition actuelle en France joue son rôle, si elle n’a pas désormais une grande responsabilité dans l’immobilisme et le manque d’adaptabilité chez beaucoup de nos concitoyens. Rêver d’un autre monde est sans doute sympathique et généreux quand on est bobo vivant en ville, parlant plusieurs langues et travaillant dans la communication, mais quand on est ouvrier dans une usine ce peut être la meilleure façon de s’installer durablement dans le déclassement social et économique.

Le monde change, nous quittons la modernité du XX ième siècle pour aborder la post-modernité d’une société des connaissances et de l’information. Cette société sera terriblement exigeante et ne permettra plus à quiconque de se sentir parvenu. Les seniors même, cette catégorie sociale qui vivait en retrait depuis l’après guerre, les seniors eux-mêmes verront leur sort économique remis sans cesse en question, leurs rentes contestées et ils devront parfois retravailler, rester dans la course intellectuelle et adaptative du travailleur qui déploie son intelligence et ses compétences.

Le citoyen dans la société de la connaissance et de l’information doit donc être capable de se remettre en question, d’apprendre tout au long de sa vie, mais plus important encore de désapprendre, de mettre de côté certaines croyances, certaines certitudes, certains schémas pour rebondir vers de nouveaux horizons, de nouvelles aventures, de nouveaux réseaux. Cette remise en question sera d’autant plus difficile qu’on ne peut s’appuyer sur un socle solide de connaissances. Le manque de maîtrise de l’informatique, de l’anglais ou de la langue maternelle n’était peut être pas rédhibitoire dans la société moderne où tout le monde pouvait trouver une place sociale. Dans la société de la connaissance et de l’information, cela va constituer une immense difficulté à surmonter (d’autant plus considérable que l’Etat ne parviendra sans doute pas à offrir le service d’éducation de qualité qu’il mettait en œuvre autrefois).

La formation et l’éducation tout au long de la vie sont là pour aider les personnes à comprendre et à apprendre et notre ambition à l’AFTLV est de les accompagner sur ce chemin difficile mais aussi révolutionnaire (tout le monde a sa chance dans la nouvelle société et les héritiers de l’argent ou du savoir ne seront pas toujours les gagnants).

One thought on “Info-pauvreté

  1. Thanks, Penelope, for reassuring us by telling your own story. It’s tough, but I’m giving myself permission, permission to stop hiding, to stop apologizing, and, above all, to show others that I’m happy with what I have chosen. I let them be happy for me, too. I love this photo of you! I played libero in high school and know that face well.

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