Le DIF peut-il sauver le soldat formation professionnelle ?
Depuis 2004 les services RH et formation des entreprises ont laissé leurs salariés cumuler des dizaines de milliers d’heures de DIF. Le taquet de 120 heures au compteur DIF sera atteint par près de 10 millions de salariés du secteur privé dans quelques semaines (le 7 mai au plus tard). Le pari de nombreuses organisations pour un DIF restant marginal et exceptionnel, ce pari très risqué a-t-il la moindre chance de se réaliser ? Nous en doutons car le Droit à la formation devient aussi fondamental que le Droit aux congés payés dans une économie du savoir et de la connaissance où apprendre va devenir une activité essentielle.
Qui pourra donc sauver les services formation et RH des entreprises face au Droit Individuel à la Formation ?
1. Les OPCA ?
o Les OPCA ne pourront sans doute pas aider les entreprises à généraliser le DIF. Ils ont pu les premiers temps favoriser les quelques demandes qui pointaient ici ou là (certaines entreprises étant parfois subventionnées au-delà des coûts réels du DIF). A l’avenir les OPCA ne financeront plus que les DIF portés pour les salariés licenciés (Pôle emploi 200 millions d’euros cette année du DIF porté). A ces coûts il faudra ajouter les coûts représentés par un DIF porté que seul l’OPCA gérera et transférera,
o Ces mêmes OPCA sont par ailleurs ponctionnés dès maintenant de 13 % des sommes reçues au titre de la professionnalisation et du plan de formation. Ceci représentera au total environ 1 milliard d’euros qui manqueront pour la formation des salariés du privé,
o Pour clore ce chapitre OPCA, ceux-ci ont moins de 2 ans pour se regrouper, adopter une gestion transparente et déployer la formation vers les PME/TPE
Notre conclusion : Les OPCA ne pourront donc pas être l’assurance formation sur laquelle se reposaient nombre d’entreprises, ils laisseront les grandes entreprises seules assumer leur dette DIF.
2. Les pouvoirs publics.
o Les pouvoirs publics ont fait voter une nouvelle Loi en novembre 2009 qui est l’ultime avertissement au monde de la formation : la formation doit toujours être reconstruite, le DIF quant à lui est replacé au centre de la réforme, il est devenu portable et donc définitivement installé dans le paysage de la formation,
o Les pouvoirs publics ont besoin de fonds pour former le million de demandeurs d’emploi en fin de droits. Ils ponctionneront cette année les entreprises de 13 % pour alimenter le FPSPP (Fonds Paritaire de Sécurisation des Parcours Professionnels). Cet argent ne reviendra pas aux entreprises, même pour la formation les moins qualifiés. En 2010 seuls 20 millions d’euros devraient être consacrés aux formations des entreprises (pour 20 000 salariés potentiels)
Notre conclusion : Les entreprises n’ont (presque) rien fait pour développer la formation tout au long de la vie alors que la France s’était engagée en mars 2000 avec ses partenaires européens à favoriser l’entrée dans l’économie de la connaissance et de l’information à l’horizon 2010. Les pouvoirs publics ne viendront pas à la rescousse des directions restées impassibles et sourdes durant six ans face aux besoins de leurs personnels. Toutes les Lois réformant la formation furent initiées et négociées par les partenaires sociaux, ils doivent désormais honorer leur signature et ne pas se payer de mots.
3. Les syndicats
o Depuis 2003 ils ont signé à une très forte majorité (unanimité même en 2003) les Accords interprofessionnels sur la formation, ils pourraient bien évoluer sur leurs revendications et faire dorénavant la promotion et la diffusion du Droit à la Formation,
o Dans le contexte actuel de crise des revendications sociales nouvelles pourraient apparaître et le Droit à la formation pour tous être un thème fédérateur et porteur
Notre conclusion : aucune mansuétude à attendre d’organisations qui dans le cadre de la sécurisation professionnelle doivent protéger l’emploi, l’employabilité et la formation des salariés.
4. Les salariés, seront-il cette ultime bouée à laquelle se raccrochent les services RH et formation ?
o Si personne ne réclamait son DIF, ce Droit deviendrait virtuel et les entreprises pourraient vaquer à leurs modèles traditionnels en formation
o Le DIF est un Droit d’initiative et nombre d’entreprises espèrent toujours que cette initiative restera totalement marginale (nous n’avons pas les moyens d’être pessimistes nous a-t-on déclaré dans une entreprise de services de 9 000 salariés en Ile de France)
o Toutefois les salariés ne demandant pas à bénéficier de leur DIF alors que la crise économique fait rage prendront à l’avenir des risques professionnels considérables (ne pouvant garantir mon emploi les entreprises doivent préserver mon employabilité).
o Beaucoup de salariés seront-ils aveugles et sourds au point de ne jamais réclamer leur DIF ? Nous en doutons fortement : un grand nombre d’entre eux s’apprêtent à demander leur DIF dès cette année (peut être 50 ou 60 %) Dans la dernière enquête Demos pour les Trophées du DIF 2010, 26 % déclaraient être convaincus de l’intérêt du DIF et 35 % attendaient simplement de trouver la formation qui leur convienne.
o Les entreprises comprendront-elles que le DIF fait parti du contrat de travail, qu’il n’est pas une option exceptionnellement mise en œuvre par des salariés surinvestis ?.
Notre conclusion en ce qui concerne les salariés : Tous les salariés ont vocation à développer leurs compétences et à maintenir leur employabilité, le pari perdant/perdant d’un DIF exceptionnellement utilisé se retournera tôt ou tard contre les organisations et leurs salariés.
Ainsi quelque soit l’angle par lequel on aborde ce dossier DIF, il apparaît clairement que les entreprises (les plus grandes surtout) se tirent une balle dans le pied en oubliant de mettre en oeuvre le DIF de leurs salariés.
Plutôt que d’utiliser ce nouveau dispositif pour reconstruire leur formation et les apprentissages professionnels, elles ont dans leur majorité cherché à contourner la Loi, à oublier leurs responsabilités apprenantes.
Le vieux plan de formation (39 ans déjà) fera donc les frais de leur manque d’anticipation et de prise en compte des nouvelles aspirations des travailleurs. Une seule inconnue demeure désormais : le plan de formation sera-t-il absorbé par le DIF dès 2010, en 2011 ou l’année suivante ?
Le déclin de la société de consommation (la satiété de consommation comme l’a nommée « Alternative économique ») entraîne de nouveaux besoins généralisés et fondamentaux :
- Besoin d’apprendre, de progresser
- Besoin de se cultiver, (grandir selon l’expression d’un DRH gérant 20 000 salariés)
- Besoin d’évolutions professionnelles et de carrière,
- Besoin d’accompagnements pour des reconversions professionnelles,
- Besoin de partager, de collaborer au sein du collectif travail,
- Besoin de trouver sa place dans la société des savoirs et des réseaux alors que le néo-taylorisme s’éloigne des sociétés occidentales
- Besoin enfin de comprendre et de participer à un monde complexe où l’on doit apprendre et se former tout au long de la vie
Les entreprises encore hésitantes face au DIF et à la formation tout au long de la vie, prennent un formidable risque pour leurs salariés mais aussi pour leur propre avenir économique. Comment créer des richesses et rester compétitif si l’on ne peut pas s’appuyer et mobiliser son capital humain ? Les travailleurs ne constituent plus cette main d’œuvre malléable et corvéable du XX ème siècle mais la principale richesse des organisations. Sans considérables investissements dans la formation tout au long de la vie les entreprises comme les pays ne pourront guère survivre à la crise actuelle.
Comment pourront-elles renaître, se réinventer en permanence si elles ne parviennent toujours pas à quitter les modèle tayloriens des XIX et XX ème siècles ?
L’avenir de notre formation se trouve dans l’individu, ses envies, ses projets sociaux et professionnels et ses capacités d’apprentissages et d’innovation. Sans implication durable dans la formation au sein d’une entreprise devenue apprenante et bienveillante la création de valeurs et de richesses deviendrait impossible en occident.